Lora Sonney : Quand l’innovation textile rencontre l’instinct créatif
Lauréate du Prix de l’Entrepreneuriat AMI x IFM et finaliste du Festival de Hyères, Lora Sonney véhicule une approche singulière mêlant innovation textile et savoir-faire artisanal. Elle bouscule les codes de la mode contemporaine. De son inspiration puisée dans la nature à ses expérimentations textiles surprenantes, elle construit un univers onirique où le surréalisme et la mode ne font plus qu’un.
FESTIVAL DE HYÈRES 37ᵉ édition
PRSNA : Tout d’abord, peux-tu nous parler un peu de toi ? Qui est Lora Sonney ?
LORA SONNEY : Je suis diplômée de la HEAD en Suisse, à Genève. J’ai obtenu un bachelor et un master en design de mode et accessoires, et j’ai été diplômée en 2021. En 2022, j’ai été finaliste au festival international de mode de Hyères. Après cela, j’ai collaboré avec AZ Factory, la marque d’Albert Elbaz, qui travaillait avec de jeunes designers. On a défilé pendant la Couture en 2023, et moi, j’ai lancé ma marque en juillet 2024. J’ai également remporté un prix avec l’IFM : le prix de l’entrepreneuriat en collaboration avec la marque AMI. J’ai grandi dans le Jura, juste à côté de la Suisse, et cet univers très proche de la nature, notamment du jardinage, m’inspire énormément. D’ailleurs, j’ai développé une matière assez atypique en recyclant un objet du jardin : le tuyau d’arrosage.
PRSNA : Comment t’est venue ta passion pour la mode ? Est-ce quelque chose que tu as toujours voulu faire ?
LS : Je pense que ça a toujours été là, je suis passionnée par la création. J’ai toujours aimé faire des choses à la main, de manière artisanale. Mon père et mon grand-père étaient très bricoleurs, donc je pense que ça m’a donné, moi aussi, l’envie de créer avec mes mains. Quant à ma mère, elle est passionnée de vêtements, ce qui m’a transmis mon amour pour la mode. Je crois que j’ai hérité de ce mélange des deux, et c’est pour ça que j’ai toujours aimé dessiner, travailler le textile… Ça a toujours fait partie de moi.
PRSNA : Pour certains artistes, le lieu où ils ont grandi est soit une source d’inspiration, soit un endroit dont ils veulent absolument s’émanciper pour rejoindre des villes comme Paris par exemple, plus en phase avec l’univers de la mode. Où te situes-tu par rapport à ça ?
LS : Je suis à Paris parce que c’est hyper important pour créer des connexions et rencontrer du monde. Mais c’est vrai que la nature me manque beaucoup. À Genève, c’était justement le combo parfait : j’étais proche du lac, des montagnes, tout en étant dans une ville dynamique où il se passe énormément de choses. À Paris, c’est sûr que ça peut parfois manquer. Du coup, je rentre assez souvent pour me reconnecter avec mes racines et m’inspirer.
PRSNA : Quels ont été les moments clés de ta carrière ?
LS : Étant donné que je suis encore au début de ma carrière, les moments clés pour moi sont les compétitions auxquelles j’ai participé, les prix que j’ai remportés et l’obtention de mon diplôme.
PRSNA : Tu as eu l’opportunité de travailler pour des maisons comme Marine Serre et Céline. Qu’est-ce que cela t’a apporté ?
LS :Ce sont des expériences très formatrices que j’ai vécues pendant et après l’école, surtout au sein de maisons déjà bien établies. Chez Marine Serre, c’était encore un début : j’ai fait un stage là-bas pendant mes études, juste après qu’elle ait remporté le prix LVMH. C’était vraiment intéressant, car j’avais l’opportunité de toucher à tout et d’occuper un poste polyvalent, j’étais impliquée dans plusieurs aspects. Chez Céline, l’expérience était différente, car c’est une grande maison où les rôles sont plus définis, ce qui rend le travail plus ciblé. Mais ces expériences m’ont énormément apporté, m’ont construite et continuent de m’être précieuses.
PRSNA : Quels défis as-tu rencontrés en tant que jeune créatrice dans l'industrie de la mode ?
LS : Aujourd’hui, le plus grand défi, c’est le financement : trouver de l’argent pour concrétiser ce qu’on a en tête. En tant que jeune créateur, il faut aussi trouver la bonne balance entre la dimension très créative et l’aspect plus commercial des pièces. Un autre challenge, c’est de convaincre les usines de produire en petites quantités lorsqu’on débute, ce qui est loin d’être facile.
Capsule collection in collaboration with AZ Factory powered by Jakob schlaepfer
PRSNA : Comment décrirais-tu l'esthétique et l'identité de ta marque ?
LS : Je me compare un peu à un jardinier. J’adore observer et voir les choses évoluer. Pour la matière que j’ai créée à partir de tuyaux d’arrosage, tout s’est fait de manière assez empirique et spontanée. C’était un objet qui m’attirait d’abord par sa texture, puis par sa couleur. Ensuite, j’ai fait de nombreux tests, j’ai observé, expérimenté… C’est un processus d’évolution constant. Dans mon projet de marque et mes inspirations, il y a cette idée de cultiver un jardin un peu surréaliste. Par exemple, en créant des trompe-l'œil, j’aime jouer sur l’intrigue et susciter la curiosité, faire en sorte que les gens se demandent : “Mais c’est quoi ?” Je n’aime pas que le message soit trop évident. J’aime qu’on ait envie de chercher, surtout à travers la matière.
PRSNA : Lora Sonney se définit comme un ensemble de créations joyeuses et poétiques, où l'humour et l'innovation se mêlent à l'étrange et au surréel. Quelle place occupe cette innovation dans ton travail ?
LS : Par la matière. C’est toujours mon point de départ. Avec cette matière un peu étrange, je pense que c’est déjà un premier point d’innovation. C’est la première que je développe, peut-être qu’il y en aura d’autres à terme, on ne sait pas… Mais en tout cas, c’est mon point d’entrée pour me faire connaître. J’arrive à créer une sorte de seconde peau, un effet de camouflage. Il y a un côté très organique, très proche de l'animal, que j’aime beaucoup.
PRSNA : Comment s'est déroulée ta première rencontre avec AZ Factory et le début de votre collaboration ?
LS :Ils sont venus me voir lors du festival de Hyères, et on s'est rencontrés à ce moment-là. Au départ, je n'avais pas toutes les informations, donc c'était un peu flou. Le processus a été long : notre première rencontre a eu lieu en octobre, et ce n'est qu'en mars-avril qu'on a vraiment commencé à échanger. Mais au final, ce fut une expérience super enrichissante !
PRSNA : Comment cette collection avec AZ Factory a-t-elle vu le jour ?
LS : Moi, j’ai fait les dessins et créé les tissus avec une entreprise en Suisse. Ensuite, eux avaient leurs ateliers à Paris, donc ils ont développé les modèles à partir de mes dessins. Puis je venais pour les fittings. C’était génial !
PRSNA : Parlons du Prix de l’Entrepreneuriat AMI x IFM. Comment se passe le processus de sélection ? Comment t’es-tu préparée pour ce moment clé qu’est le jury final ?
Photographer @calypsomahieu , Model @bbttisnn , MUA @estellemordant Styling @agnesvadi
LS : On était 20 projets dans l’incubateur. On a tous pu participer au premier pitch pour candidater au prix. Puis, 10 projets ont été sélectionnés. Les projets sélectionnés sont aussi choisis par des étudiants de l’IFM qui veulent intégrer un projet pour nous aider. Moi, j’ai eu 5 étudiants qui ont validé mon projet, et on a travaillé ensemble pour le pitch final devant AMI. Donc, c’est à la fois les étudiants qui font une première sélection et AMI qui remet le prix final. C’est un mélange des deux.
Je me suis préparée avec les étudiants, c’était vraiment un travail d’équipe. J’ai adoré travailler avec eux. Pour moi, c'est essentiel de ne pas travailler seul. J’adore la collaboration. Je leur avais demandé de se concentrer sur des points spécifiques de mon projet de lancement de marque. Certains étaient plus axés sur l’image, la communication, les réseaux sociaux, le ton de ma voix et le lancement du projet. D’autres travaillaient sur la stratégie globale : est-ce qu’on fait du wholesale ou du retail ? Est-ce qu’on va être revendu ? Toute une réflexion plus business, notamment sur le prix.
Chacun avait un sujet précis, et à partir de ça, on a construit le pitch, en réfléchissant à mettre en place les choses. C’était un vrai ping-pong d’idées. Évidemment, j’étais le chef d’orchestre du groupe, mais ce que je voulais avant tout, c’était qu’on passe de bons moments. Je voulais qu’ils apprennent, mais surtout qu’on forme une vraie équipe. J’ai essayé de les motiver, de faire en sorte qu’ils restent impliqués et présents. Je pense que c’est aussi ce qui m’a fait gagner, parce qu’au final, j’étais la seule à avoir toute mon équipe avec moi. Je les ai fait parler, on avait l’impression de partager un moment cool tous ensemble. Et je crois que l’équipe d’AMI a aussi apprécié cette dynamique.
Photographer @calypsomahieu , Model @bbttisnn , MUA @estellemordant Styling @agnesvadi
Ça, je veux vraiment le garder longtemps : cette envie de collaborer. J’aime la collaboration. Je fais actuellement un projet avec une marque de bijouterie créée par une amie, et j’ai aussi travaillé avec des souffleurs de verre. J’adore aller chercher des savoir-faire et me demander : “Comment, avec mes idées, je peux les mettre en valeur ?”. Je pense qu’on n’est pas un génie tout seul. Être entouré, c’est essentiel. Je ne prétends pas avoir de meilleures idées que tout le monde, au point de tout décliner seule. Travailler avec d’autres, c’est ce qui rend un projet encore plus riche.
PRSNA : En 2024, tu as reçu ce prix. Qu'est-ce que cela représente pour toi ?
LS : Ça a changé énormément de choses pour mon projet. Ça m’a vraiment mis le pied dedans. Je me suis dit : "Là, faut y aller, c’est concret !" J’ai senti qu’il se passait vraiment quelque chose. Ça a validé une étape importante et m’a confortée dans l’idée de me lancer. Mais surtout, ça m’a apporté une certaine crédibilité, parce que ce sont des professionnels de la mode, des gens d’expérience, qui m’ont reconnue. Je pense que ça m’a donné une forme de légitimité, et c’est énorme. En plus, ils sont là, je peux leur écrire, j’ai un vrai soutien. Je ne me sens pas isolée, c’est comme avoir des mentors.
PRSNA : Cette reconnaissance a-t-elle eu un impact sur la popularité de ton travail ?
LS : Forcément. Mais je pense que c’est aussi la façon dont tu utilises ce prix qui fait la différence. C’est comme la compétition du festival de Hyères : c’est une famille, ce sont des gens que je vois régulièrement. Mais au final, tout dépend de la manière dont on exploite les opportunités qu’on gagne. Ça fait aussi partie de la personnalité du créateur. Je sais que moi, je les sollicite, je fais en sorte de garder un lien fort avec eux, et aussi de bien communiquer à travers les réseaux. C’est ce côté authentique aussi que j’ai.